La myopie est une chose étrange : si pour d'aucuns, elle est un handicap, elle a aussi l'avantage que l'on peut porter des lunettes.
Certains préfèrent se coller des rondelles dans l'oeil, avec un rituel complet de lessive bi-quotidienne, mais cette seule perspective me donne la chair de poule. En outre, si on est porté sur un mode de vie agité, il est beaucoup plus facile de se coucher ivre ou de faire de longs trajets en avion quand il suffit de d'ôter un accessoire externe pour le poser à côté de soi.
Ledit accessoire a longtemps été comme une prothèse : efficace et moche. Lorsqu'à neuf ans, j'ai appris avec bonheur que je devrais porter des lunettes, j'étais tout simplement heureuse à l'idée d'avoir l'air sérieux, voire distingué, avec une monture façon écaille. De toute manière, le choix était limité donc on ne s'interrogeait guère.
Puis est arrivé le grand, le magnifique, l'extraordinaire Mikli celui qui a fait des lunettes un objet de différenciation qui permettait de voir certes, mais surtout d'être vu.
Adieu les machins ovales qui donnaient l'air d'une mémère, ronds qui donnaient l'air ahuri ou carrés qui donnaient l'air d'un contrôleur. Il a introduit les
immenses rectangles puis les bandeaux étroits, en droite ligne des années 60 et immédiatement connotés punks. Copié, pillé, il a malheureusement galvaudé son talent et fourni le
populo.
J'ai très vite compris tout le parti qu'on pouvait tirer d'une monture hors du commun : peu importe le minimalisme des vêtements ou la banalité du visage, avec une
monture 16/9e en chrome ou en inclusion de tissu écossais rouge et noir, personne ne vous oublie.
Alors que tout laissait à penser que les lentilles enverraient les lunettes aux oubliettes, jamais il n'y a eu autant de choix. Le plus difficile est désormais de trouver le modèle rare, en série limitée, que les adeptes des montures à deux balles n'auront jamais.
Je tire une vanité puérile à m'entendre dire "Vos lunettes sont vraiment originales" ; on m'accoste dans la rue, dans les boutiques ou dans les cafés pour me demander d'où elles viennent.
J'aime le rituel digne d'un passage chez le joaillier, quand assise devant un miroir en tryptique, on dépose successivement devant moi des tiroirs entiers de
modèles, que je renvoie souvent d'un geste dédaigneux avant de me concentrer sur les quelques rares possibilités, sans m'arrêter au prix souvent extravagant.
"Femme à lunettes, femme à quéquette", paraît-il. C'est vrai pour ce qui me concerne.
Les dragueurs intelligents savent qu'il vaut mieux me complimenter sur ma monture que sur mes gros nichons.

Et pour tout dire, même si le séducteur a fébrilement réussi à arracher tous mes vêtements il saura, s'il a du talent, qu'une myope n'est vraiment toute nue que s'il a réussi à lui faire enlever ses lunettes...
l'agnès masquée 09/01/2011
blablette 10/01/2011
Crapule 29/07/2011
aszeb 20/05/2012